J’ME FAIS MON CINÉMA…(English version further down)

Est-ce que vous avez déjà décroché un boulot uniquement pour votre apparence, vous? Et bien moi oui! Comme les mannequins, sauf que j’ai pas eu besoin d’arrêter de manger pendant quarante jours et de me faire scier trois côtes avant d’y aller. C’était l’année dernière en mai. J’avais vu une petite affiche dans le hall de l’Institut Français annonçant un casting de figurants qui aurait lieu dans ces mêmes locaux pour un film devant être tourné à Londres. La seule compétence requise était d’être… français.
La curiosité en éveil, j’arrive sur les lieux le jour indiqué pour me rendre compte qu’il faut commencer à faire la queue avec le gros des troupes des Premières et Terminales du Lycée Français d’à côté qui, bien  évidemment, ont vu eux aussi la petite affiche et qui sont tous beaucoup plus jeunes et plus photogéniques que moi. Je me demande si je vais rester puis je repère deux ou trois autres aventureuses d’âge mûr qui semblent avoir décidé que ça vaut la peine de se faire bousculer pendant deux heures pour descendre les quelques marches des escaliers malodorants qui mènent au petit pan de mur blanc à côté de la porte des toilettes du sous-sol. C’est lui en effet qui sert de toile de fond aux photos que la directrice de casting et un photographe prennent de tous les candidats sur un rythme stakhanoviste après les avoir envoyés se faire mesurer le tour de tête, la longueur des pieds, la largeur des épaules et tout le reste.
Rien de très glamour donc jusque là mais la rumeur qui monte et descend les escaliers depuis le début dit que le film en question est le prochain de Martin Scorsese et que l’histoire se passe a Paris en 1931, d’où le « label french » requis. Merde, j’aurais dû manger de l’aïl avant de venir…
La tension monte. Mon tour arrive. C’est vrai quoi, qu’est-ce qu’ils cherchent au juste? C’est quoi, le look français? Oui, on m’a déjà dit à plusieurs reprises que j’ai l’air « very French » et j’ai dit merci pour le compliment en le mettant sur le compte de ma démarche racée, mon sens inné de l’élégance et de mon port altier sans jamais poser trop de questions, de peur de me tromper… Mais bon, la question est maintenant devenue cruciale : qu’est-ce qui fait de moi une Française, physiquement parlant? Je regarde la dame. Elle me regarde aussi, d’un œil averti. Je me demande: est-ce que j’augmenterais mes chances si je me mettais à hausser vigoureusement les épaules pendant qu’ils me prennent en photo en faisant nonchalamment “bôf” avec ma bouche? Je ne suis pas sûre. Alors je décide de compter sur mes gènes plutôt que ma gestuelle et je tends courageusement à leur objectif mon teint «olive» comme ils disent (ici ça veut dire « mat » si j’ai bien compris), j’ouvre très grands les yeux pour qu’ils voient qu’ils sont marron, j’arrange ma bouche en cul-de-poule façon prostituées-dans-les-photos-de-Brassaï et… et oui, je laisse la photographe faire quelque chose que je n’ai jamais laissé faire à personne depuis ma naissance sous peine de sévères dommages corporels de ma part: je la laisse photographier mon profil qui, eh oui, j’en suis consciente, n’est point dépourvu d’un certain charme gaulois… (non, non, ce n’est pas une péninsule mais quand même un petit cap on va dire). Qu’est-ce qu’on ne ferait pas pour l’amour du cinéma?
Oui mais ça marche, figurez-vous! Parce que la dame, au bout d’un moment, se penche vers le monsieur et lui dit : « Elle, je la veux »… Eh les gars, vous avez entendu ça? Elle me veut, la dame!!! Non mais j’y crois pas: mes attributs français viendraient-ils de me faire réussir mon premier casting? Pour figurer dans le prochain film de Monsieur Martin Scorsese lui-même?… Puis elle me dit que je peux y aller, qu’ils me contacteront. Alors là, négligeant superbement le fait que ses paroles m’ont assimilée de manière assez frappante à une courge bien mûre sur un étal de marché aux légumes, j’entame la remontée des escaliers avec un déhanchement langoureux, la tête haute, le sourire jusqu’aux oreilles et je quitte les lieux en chantonnant, sur l’air connu de Westside Story : « I feel Frenchie, oh so Frenchie, I feel Frenchie and witty and bright ! »…
Voilà, c’est comme ça qu’a commencé pour moi l’excitante aventure du tournage de  Hugo Cabret, qui vient de sortir sur les écrans. Si vous allez le voir, regardez bien : la femme tout au fond du couloir avec un chapeau noir enfoncé jusqu’aux oreilles, un manteau noir, des chaussures noires et un chemisier en soie couleur crème et une cravate à pois blancs, c’est moi! Bon c’est vrai, on me voit pendant un quart de seconde (et ça c’est quand on sait exactement où il faut regarder) mais c’est pas grave: les figurants ne sont pas faits pour être vus!
Et ça ne changera rien au fait qu’en juin 2010, la première fois qu’on nous a fait entrer dans l’immense hall de gare reconstitué dans les studios de Shepperton, j’ai senti mon cœur s’envoler comme un faucon… On m’a dit d’aller me poster en haut des escaliers, au-dessus du petit café et de là-haut, je voyais tout: l’énorme horloge suspendue au-dessus du hall, les piliers sculptés, les lampes Art Déco, les autres figurants qui allaient et venaient dans leurs manteaux d’hiver, leur valise (d’époque) à la main, le petit kiosque à journaux, les femmes en fourrure assises aux tables du café en-dessous, le corps bien fait et la nuque brune de Sacha Baron Cohen là en bas et là-bas au fond, la chevelure, la chemise et les dents blanches de Mr Scorsese entouré de sa ruche d’abeilles affairées. Je me suis dit: « Là, ma grande, t’es sur le plateau de tournage d’un film de Scorsese, t’as de la chance, ouvre grand les yeux, profite! » (« Et tant que t’y es, si t’as pas envie d’être la première figurante à mourir de chaud sur un plateau de tournage dans l’histoire du Cinéma, ouvre aussi l’encolure de ton manteau: il fait au moins 50˚C sous ces projos!).
       Et si c’est vrai que sur son lit de mort, on voit défiler tous les instantanés des moments importants de sa vie, dans mon diaporama, il y aura celui-là.

MAKING A GREAT SCENE…

Did you ever get a job because of the way you look? I did! Like models, except that I didn’t have to stop eating for 40 days and have three ribs sawn off before going to the interview. It was last year in May. I saw a notice in the hall of the French Institute saying that there would be a casting for extras for a film due to be shot in London and that the only skill required by the casting agency was… to be French.
Spurred on by curiosity, I turn up on the day in that same building only to realise that to start with, I have to queue along the bulk of the sixth formers from the French Lycée nearby, all of them much younger and much more photogenic than me. As I stand there, wondering whether I’m going to stay, I notice a few other mature adventurers who seem to think it worthwhile to jostle their way for two hours down the foul-smelling stairs leading to the basement little white wall next to the toilets door. For this wall has been chosen as the background for the photos that the lady casting director and a photographer take of all the applicants at a stakhanovistic pace after having sent them to have their head circumference measured, their bodily hair (eyebrows, beards…) checked, length of feet and width of shoulders assessed.
       So nothing too glamorous so far but the rumour running up and down the stairs for the last two hours says that the film we’re queuing for will be directed by Martin Scorsese and tell the story of a young boy in Paris in the 30’s, hence the “French label” required. Merde, I should have eaten garlic before coming! The tension is rising. It’s my turn. Honestly, what are they looking for? I have been told on several occasions that I look French. Each time I said thank you for the compliment assuming that it was due to my distinguished bearing, my sensual gait and my natural sense of sophistication without ever asking any question in case it wasn’t… (and also because the only time I did, hearing about my “olive complexion” really put me off: olive is for salads in France).
       But now the question is crucial: what is it that makes me French, physically speaking??? I look at the lady. She looks at me with an expert eye. Would it help if I started shrugging my shoulders vigorously while they’re taking photos of me?  I’m not too sure so I courageously decide to offer my “olive” complexion to their lenses, all wide eyes (so that they notice that they’re round and brown) and pouting mouth (you know, like the prostitutes in Brassaï’s photographs) and then, without a second of hesitation, I let the photographer do something that I never let anybody do ever unless they don’t mind being submitted to heavy bodily harm: I let her take pictures of my profile which, I know, is not without a certain Gallic charm… What wouldn’t someone do for the sake of Art?
       But it works! It works! Because the casting director bends towards the photographer and says: “I want that one”. What? Did you hear that, guys? The lady wants me!!! Have I just passed my first casting thanks to my French attributes? I can’t believe it. She says that I can go now, that they will get in touch soon. So, oblivious of the fact that her words quite clearly likened me to a pleasant-looking courgette on a market stall, I turn and proceed up the stairs in the most languorous way, a big smile on my face and I burst out of the French Institute humming: “I feel Frenchie, oh so Frenchie, I feel Frenchie and witty and bright ! »…
       And this is how I ended up being an extra in Hugo! If you go and see it, watch carefully: the woman at the back of the corridor with the black hat, the black coat, the black shoes, the silk shirt and the dotted tie, that’s me!!!!  Ok, I’m there for a quarter of a second (and that’s if you know exactly where to watch) but it doesn’t matter: after all, extras are not supposed to be seen!
       What matters is that the first day I walked onto the set in the Shepperton Studios and found myself standing in a recreation of a Paris train station as it must have been (roughly) when my grand-mother was in her 20’s, I felt my heart soar like a hawk…  I was told to go up the stairs above the Café and from up there I could see everything: the enormous clock hanging above the hall, the sculpted pillars, the Art Deco lamps, the other extras passing through in their winter coats, carrying their (vintage) suitcases, the women in fur sitting at the Café tables beneath me, Sacha Baron Cohen’s slim body in his blue uniform down there and up there, M.Scorsese with his white hair, white shirt and white teeth, surrounded by his hive of busy bees.
       I said to myself: “Domi, right now, you’re standing on the set of a Martin Scorsese’s film, you lucky girl, open your eyes, take the most of it!” (“and you might as well open your coat a little bit if you don’t want to be the first extra in the History of cinema dying on a set from hyperthermia” – I’m sure the temperature reached more than 50˚C at one point under those spotlights…)
And if it’s true what they say that when on your death bed, you can see one by one all the snapshots of the most important moments of your life, I know that in my own slideshow there will be this slide.
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6 commentaires pour J’ME FAIS MON CINÉMA…(English version further down)

  1. Eric dit :

    Lovely story, Domi! I didn’t realise you had so much competition for your debut on the silver screen. One thing does puzzle me: what was it about your profile that sealed the deal? We’ll have to compare some time – I’m told mine is very German (but there can only be a few degrees difference in them).

    Lots of love,

    Eric

  2. joelle dit :

    Question nez, celui des Miguet a un caractère certain (apparemment, c’est la signature commune entre mes enfants et moi…) Il faut que j’essaye les castings alors…. Ne serait-ce que pour partager ce moment de magie que tu décris si bien !

  3. Diane dit :

    Trop cool! J’aime beaucoup ton style enlevé et on sent que tu as dù savourer chaque seconde! Pour une éternité sur grand écran! Good for you, comme on dit ici.

  4. J’adore ton histoire et cela donne envie de voir le film..;

  5. Chunky dit :

    Hahaha! J’avais oublié cette aventure. Mais quand même, shocking, j’espère que tu étais bien rémunérée pour tous ces risques.

    Le film arrivera sûrement dans 3 mois dans ma campagne, mais ton portrait et ta scène seront encore présents dans mon esprit…Bises.

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