THERMOMETER

Quand mes étudiants me prennent un peu trop vigoureusement le chou en se plaignant que oh là là elle est tellement compliquée la grammaire française, après toutes ces années d’enseignement, je ne donne plus dans la dentelle: “C’est la faute du latin!”, je leur réponds et s’ils insistent, je leur fais remarquer que pour se venger, eux, ils nous ont bien gratiné la prononciation… “ Ah bon?” qu’ils répondent, surpris. Alors je leur demande si ça ne leur paraît pas cruel de nous obliger, nous pauvres Français désireux de parler correctement anglais, à exhiber en plein air une chose aussi intime que la langue, nous qui la gardons normalement bien au chaud dans notre bouche… Et pour enfoncer le clou, je souligne qu’à mon avis, il y a quelque chose de légèrement xénophobe dans le fait d’attendre de nous que l’on prononce exactement la même association de lettres de douze façons différentes, style through et tough et though… Why, oh why, oh why?…
Et puis c’est pas fini! Non, le pire, c’est qu’ils se sont aussi sentis obligés, les Anglais, d’inventer l’accent tonique: vous savez, cette façon qu’ils ont de prononcer tellement fort une syllabe à l’intérieur d’un mot qu’on n’entend même plus les autres?… Résultats des courses: c’est vraiment pas la peine de vous réjouir d’avoir un vocabulaire anglais super riche quand vous arrivez en Angleterre, mes chers compatriotes, parce que, si vous ne savez pas placer correctement l’accent tonique, et bien personne ne vous comprendra de toutes façons! J’en ai fait l’expérience à mes dépens le jour où j’ai eu besoin d’acheter un thermomètre.
Comme je suis une personne linguistiquement consciencieuse, j’ai jeté un coup d’œil au dictionnaire avant de me rendre au Superdrug du coin. Fastoche, en anglais: thermometer. Bien mal m’en prit de ne point vérifier en même temps où est placé l’accent tonique!
Debout devant la vendeuse, j’opte naïvement pour l’accentuation plate: “Do you sell thermometers?” La dame me regarde: “I beg your pardon?” J’ai pourtant fait un effort de clarté dans la prononciation mais bon, je sens que je ne vais pas pouvoir m’en sortir sans l’accent tonique alors je re-essaie en appuyant à fond sur la syllabe “me”. Cette fois, la dame me regarde avec un petit sourire gêné. Elle a l’air gentille et patiente. Allez, on réessaie: courageuse, je sors une bonne partie de ma langue de la bouche pour bien négocier la prononciation du “th” et insiste de toutes mes forces sur le “ter” final. Mais là, la dame panique et, avant que je puisse expliciter ma pensée, elle tourne les talons et disparaît dans la pièce à l’arrière, me plantant là, très inquiète à l’idée d’être obligée d’avoir recours au mime pour réussir à me faire comprendre (il est d’ailleurs intéressant de signaler au passage que je me cogne encore ici à une difficulté, d’ordre culturel cette fois: ayant entendu parler de l’aversion des Anglais pour les suppositoires, je me demande avec perplexité quel est le geste adéquat, au Royaume-Uni, pour mimer l’utilisation d’un thermomètre…).
Mais voilà qu’un collègue de la dame arrive. Essoufflée par mes trois vaines tentatives précédentes, je murmure d’un air suppliant: “I would like a thermometer, please”. Je ne me rappelle même plus quelle syllabe je n’ai pas encore accentuée. “You know, to check your temperature”.
Ah! temperature, un autre mot-piège: cinq syllabes à Marseille, quatre à Paris, trois en Angleterre, et démerdez-vous pour savoir lesquelles disparaissent! A voir l’air désemparé du monsieur, je n’ai pas trouvé la bonne… Je me prépare donc à aller tenter ma chance dans une autre pharmacie, une où ils présenteraient leurs thermomètres en vitrine de préférence, quand je vois une lueur éclairer soudain le regard de la vendeuse du début. Elle sort de derrière le dos de son collègue où elle s’était réfugiée. Ça y est, je crois qu’elle a compris: “Ahhhh! s’exclame-t-elle, a therMOmeter!” Elle a tellement accentué le “mo” que je n’ai même pas entendu le “meter”! “Yes, je dis. A therMOmeter”. Les yeux brillants, on se regarde tous les trois, dans un état proche de la jubilation.
Fébrilement, j’achète le premier modèle qu’ils me présentent, récupère ma monnaie et attends d’être sur le trottoir pour travailler mon accent tonique: therMOmeter, therMOmeter, therMOmeter, therMOmeter …
THERMOMETER
When my English students get a bit too persistently on my nerves these days, complaining that oh là là, French grammar is soooo complicated, I make it simple: “Blame Latin!” I tell them. But if they insist, I retaliate by asking them why they made English such a difficult language to pronounce, why??? “Is it?”, they inquire, taken aback. So I ask them whether they don’t find it cruel to force us to take such a big quantity of something as intimate as our tongue out of our mouth in order to be understood, us poor French who usually keep it warm and safe inside… And because when I start, I find it difficult to stop, I let them know that, in my opinion, there is something slightly xenophobic in their expecting us to pronounce in twelve different ways the exact same combination of letters: through, tough, though???? But why, oh why, oh why?…
And it’s not the end of it! Just in case it wasn’t hard enough, they invented the “tonic stress”, you know, that habit of emphasizing one syllable so much within a word that you don’t hear the other ones anymore? We don’t have that in France and the main consequence of its existence for us, hopeful French citizens who arrive in England with a reasonably wide vocabulary, is that there is no point knowing a word if we forgot where the tonic stress is: nobody will understand! And I’m not being melodramatic here: I personally suffered a highly traumatic experience because of that the day I needed to buy my first thermometer.   
          Being linguistically conscientious, I checked in my dictionary before heading to the nearest Superdrug. Piece of cake: “un thermomètre = a thermometer”. How careless of me not to have checked at the same time the little apostrophe which tells you where the tonic stress is!
Standing in front of the sales assistant, I naively try the stressless approach: “Do you sell thermometers?”
“I beg your pardon”, the lady says.
I have pronounced the word very clearly but I realise that it sounded much too long and that I’m not going to get away with it without the tonic stress so I try again randomly stressing the “me”.
The lady looks confused. Kind and patient but confused. Another try: this time, I bravely exposed quite a big proportion of my tongue to for the “th” and stress the “ter” with all my might.
The lady looks distressed. And then she panics. Before I try to use my tongue again, she turns and disappears at the rear of the shop, leaving me all alone and extremely worried about the prospect of having to mime my request in order to be understood – and it’s interesting to note that I’m facing here another obstacle, cultural this time: aware of the British loathing for suppositories, I stand there, utterly perplexed, wondering how one mimes the use of a thermometer in England… Then the lady comes back pushing a colleague in front of her.
Still breathless from my three previous failed attempts, I beg him: “I would like a thermometer, please”. I don’t even remember which syllables I stressed before. “You know, something to check your temperature…”. Ah! “Temperature”: another high-risk word: five syllables in Marseilles where people make it their regional pride to pronounce every syllable as if it was a single word – “tem-pé-ra-tu-reu”- , four in Paris where they’re particularly keen on making sure that foreigners won’t get a thing by speaking very fast and dropping all the “e” – “tempé-ratur”- and three in England where they particularly enjoy dropping WHOLE syllables!…
Well, obviously I haven’t dropped the right ones here because I’m now standing in front of two confused sales assistants. So I’m about to go and try my luck at another chemist’s, preferably one where they display their thermometers in the window, when I catch a glimmer in the lady’s eyes: “Aaaaaah, she says, a therMOmeter!”.
She stressed the “MO so much that I haven’t heard the “meter” but I’m happy. They’re happy too. We look at each other with a very strong feeling of achievement, not far from jubilation. Quickly I buy the first thermometer they offer, take my change and wait until I’m on the pavement to start practising my tonic stress: therMOmeter, therMOmeter, therMOmeter, therMOmeter…                      
Publicités
Cet article, publié dans Uncategorized, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour THERMOMETER

  1. Valerie Ciavarini Azzi dit :

    The same happened to me at Sainsbury’s searching the aisles for « confit de canard » years ago. I said « duck confit », the store assistant heard « dog confit », I had 10 people around me wondering if they should call the police within minutes. After that, I completely lost the confidence to order duck confit in a restaurant. I never had it in 15 years in London.

    Valerie

  2. Estelle dit :

    Imagine toi Domi qu’apres cette lecture tous les francais sont en train de s’entrainer devant leur ordi, therMOmeter, therMometer. Je n’ose pas le faire tout haut (Je ne suis pas seule!). C’est un mot qui dans ma profession d’antant m’a toujours pose probleme…bises Estelle

  3. londonneries dit :

    Ben ça se comprend: quand on est dans le médical, vaut mieux pas le confondre avec un autre objet…

  4. joelle dit :

    Dominique, tu as réussi à me faire tellement glousser de rire devant mon ordinateur que ma collègue assise à ma droite commençait à vraiment s’inquiéter pour moi…(ça me rappellel quand je parlais d’Obama et que mes étudiants ne voyaient pas du tout de qui il s’agissait.) Bravo, j’en redemande ! Joelle

  5. Chunky dit :

    Salut Domi.
    Je viens de passer un super bon moment! Très d’actualité cette histoire d’accents en Angleterre (j’espère que mes bons compatriotes ne sont pas touchés par ce qui soit disant se passe à l’entrée du Royaume, soit que 120000 personnes depuis l’été sont « illegal immigrant », imagine que tu passes pour illegal en plus de « avec un accent » ) . Ca donne des sketches hilarants sur Radio 4…vu du côté anglais bien sûr.
    Continue à nous faire rire stp, Je vais passer ton blog comme prévu depuis juin…
    Bises.
    Michelle.

  6. Excellent. et tellement vrai.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s